Copyleft Attitude : une communauté inavouable ?

Antoine Moreau, « Copyleft Attitude : une communauté inavouable ? », 02.02.2004, un texte écrit et non publié pour le n° 4 de la revue [Plastik]. Copyleft : ce texte est libre, vous pouvez la redistribuer et/ou la modifier selon les termes de la Licence Art Libre http://www.artlibre.org

Publié le 12 janvier 2005 sur Samizdat.net

C’est peut-être là qu’il faut rechercher une des raisons de nos difficultés, même techniques. Comment la littérature, irréductible au tout et à l’unité, peut-elle s’affirmer dans nos publications collectives où nécessairement c’est la question du tout, le point de vue de l' »ensemble » qui doit être et à juste titre prédominant ?
Au fond, ne devrions-nous pas nous rendre compte de ceci ? Ce qui est en jeu dans notre entreprise, c’est la recherche d’une parole plurielle qui ne saurait être le livre (et qui doit faire échec à l’immobilité, au caractère d’éternité du livre ; de plus, un livre est trop impersonnel pour pouvoir être écrit par plusieurs), mais encore moins à concilier avec l’apparence d’une revue et des nécessités pratiques et périodiques. L’art d’écrire un livre n’est pas encore trouvé, disait Novalis. Il est clair que la forme de cette parole plurielle, nous ne l’avons pas non plus trouvé mais je crois que c’est cette recherche qui compte et qui peut-être compte seule. Me permettez-vous d’ajouter que, quelle que soit l’issue heureuse ou malheureuse de notre tentative, je lui serai reconnaissant de m’avoir permis de vous voir plus souvent et de pouvoir désormais penser à vous comme à un ami très proche.

Maurice Blanchot, lettre inédite (1964) à Louis-René des Forêts.

Introduction

Copyleft Attitude est né de l’observation et de la pratique de l’internet. Observation aussi de ses acteurs les plus en phase avec l’intelligence propre au net : les informaticiens en réseau qui utilisent et créent des logiciels libres. Au cœur de ces communautés, un principe fort simple : droit de copier, diffuser et transformer les logiciels avec l’interdiction d’en faire un usage exclusif. C’est le projet GNU initié par Richard Stallman en 1984 avec la Free Software Foundation. Le logiciel libre le plus connu issu de ce projet est sans doute celui qu’il n’a pas créé : GNU/Linux, initié par Linus Torvalds.
Pour réaliser en toute légalité le droit à la copie, à la diffusion et à la transformation, une licence juridique a été mise au point, la General Public License (GPL). Le concept du copyleft venait de naître.

En janvier et mars 2000 j’organise avec l’aide d’autres artistes regroupés autour de la revue Allotopie (Roberto Martinez, Antonio Galego, François Deck, Emmanuelle Gall) 2 rencontres de 3 jours entre le monde du Libre (informaticiens, juristes, acteurs de l’internet citoyen) et le monde de l’art. Nommées Copyleft Attitude, elles ont lieu à Paris à Accès-Local et à Public. Débats, exposés, prises de contacts et ateliers pour amorcer ce qui aujourd’hui ne cesse de s’amplifier et de s’affirmer. Ces deux mondes ont pris conscience de la dimension culturelle qui les unissait et le rapport qui pouvait y avoir entre eux. Avec, il faut le dire, pas mal d’interrogation et de surprises de part et d’autres. L’un et l’autre ignorant tout, à ce moment-là, de l’un et de l’autre.
En juillet 2000, Mélanie Clément-Fontaine, David Géraud, juristes, et Isabelle Vodjdani, Antoine Moreau, artistes, rédigent une licence inspirée de la General Public License pour permettre la copie, la diffusion et la transformation des oeuvres d’art. C’est la Licence Art Libre. Sur la proposition de Tangui Morlier, étudiant en informatique, un site web plus évolué que celui que j’avais mis en place est créé avec l’aide d’un graphiste, Daltex. Il permet à ceux qui utilisent la Licence Art Libre de référencer leurs œuvres et de trouver matière à création. Récemment une FAQ (foire aux questions) a été rédigée par Romain d’Alverny, musicien et informaticien, avec le concours des acteurs de Copyleft Attitude, pour toutes les questions qui ont trait au droit d’auteur, au copyleft et à la Licence Art Libre. A ce jour des milliers de créations multi médias (images, sons, textes, etc., numériques ou non) ont vu le jour et s’offrent ainsi à la libre copie, diffusion et transformation.


Des créations matières à œuvres.

Les œuvres créées sous copyleft avec la Licence Art Libre ne sont pas finies, quand bien même elles seraient abouties. Elles s’offrent toujours à la reprise possible sans être soumises à l’emprise définitive. Chacun peut les utiliser selon ses intentions, elles n’appartiennent à personne, elles sont à tout le monde. Les auteurs ne sont pas niés pour autant : ils sont explicitement mentionnés, ainsi que leur création, dans les quelques lignes qui indiquent qu’ils autorisent la copie, diffusion et transformation.
Voici le modèle type de la mention copyleft :

[Quelques lignes pour indiquer le nom de l’œuvre et donner une idée éventuellement de ce que c’est.]
[Quelques lignes pour indiquer s’il y a lieu, une description de l’oeuvre modifiée et le nom de l’auteur.]
[la date] [nom de l’auteur] (si c’est le cas, indiquez les noms des auteurs précédents)
Copyleft : cette oeuvre est libre, vous pouvez la redistribuer et/ou la modifier selon les termes de la Licence Art Libre. Vous trouverez un exemplaire de cette Licence sur le site Copyleft Attitude http://www.artlibre.org ainsi que sur d’autres sites.

C’est alors qu’une création commune peut réellement avoir lieu. Chaque auteur est conséquent. Avec lui-même, il fait le choix du copyleft et avec les autres, il ouvre la relation. Celui qui est à l’origine de l’œuvre comme ceux qui arrivent ensuite sont conséquents. Ils s’offrent à conséquences multiples. La logique qui prime est celle qui reconnaît la valeur, non pas uniquement dans l’originalité supposée rare, mais aussi et surtout dans le process qui implique chacun des auteurs. Aucun ne prime pour le simple fait qu’il serait, selon la croyance, à l’origine de l’œuvre. C’est là toute l’utilité juridique du copyleft pour définir l’œuvre et donner un statut autre de l’auteur. Car il ne s’agit :
– ni d’une œuvre de collaboration ( CPI, art L113-2 et 3 : l’œuvre de collaboration est la propriété commune des coauteurs. Les coauteurs doivent exercer leurs droits d’un commun accord),
– ni d’une œuvre collective (CPI, art L113-5 : l’œuvre collective est, sauf preuve contraire, la propriété de la personne physique ou morale sous le nom de laquelle elle est divulguée. Cette personne est investie des droits de l’auteur),
– ni d’une œuvre composite (CPI, L113-4 : l’œuvre composite est la propriété de l’auteur qui l’a réalisée, sous réserve des droits de l’auteur de l’œuvre préexistante).

Il s’agit d’une œuvre commune.
Elle est un bien commun qui, dans le cas du numérique, grâce à la copie à l’identique et illimité, est difficilement épuisable. Cette faculté permet également la sauvegarde des différentes étapes de l’évolution de la création. Aussi, rien n’est perdu quand on donne. Bien au contraire : ce qui s’offre à la reprise crée de la génération.
L’originalité de l’œuvre disparaît derrière sa capacité à générer des œuvres conséquentes. La rareté également n’est plus le critère de valeur absolu, elle fait place à une puissance d’offres qui en relativise la notion. L’original, multiplié en autant d’originaux tiers, se trouve dissous et étrangement régénéré.
Sans doute, ce qui s’annonce à l’aube du XXIe siècle est bouleversant pour les valeurs convenues associées à l’art.
Et si, par exemple, faire preuve de « dons (pour l’art )» c’était donner (de l’art) ? Plus exactement, réaliser ce que l’art peut être : une action gracieuse. La beauté du geste est alors une sculpture de soi en rapport avec autrui quand, nous le savons, je est un autre.

Reformuler l’existant pour être en forme aujourd’hui.

Il y a nécessité de redéfinir les mots employés qui sont dévolus à cerner ce qui fait forme. Cela permet d’en redécouvrir les contours. Décapée par cette « remise en forme », la création artistique apparaît dans tout ce qui fait sa vérité. Cette remise en forme est une mise à jour utile pour la pratique de l’art possible. Elle s’inscrit dans le sillage originel de son apparition, le fait d’art qui a produit les formes d’arts.

Voici donc les définitions des mots-clefs qui sont utilisés dans la Licence Art Libre :
L’œuvre :
il s’agit d’une œuvre commune qui comprend l’œuvre originelle ainsi que toutes les contributions postérieures (les originaux conséquents et les copies). Elle est créée à l’initiative de l’auteur originel qui par cette licence définit les conditions selon lesquelles les contributions sont faites.
L’œuvre originelle :
c’est-à-dire l’œuvre créée par l’initiateur de l’œuvre commune dont les copies vont être modifiées par qui le souhaite.
Les œuvres conséquentes :
c’est-à-dire les propositions des auteurs qui contribuent à la formation de l’œuvre en faisant usage des droits de reproduction, de diffusion et de modification que leur confère la licence.
Original (source ou ressource de l’œuvre) :
exemplaire daté de l’œuvre, de sa définition, de sa partition ou de son programme que l’auteur présente comme référence pour toutes actualisations, interprétations, copies ou reproductions ultérieures.
Copie :
toute reproduction d’un original au sens de cette licence.
Auteur de l’œuvre originelle :
c’est la personne qui a créé l’œuvre à l’origine d’une arborescence de cette œuvre modifiée. Par cette licence, l’auteur détermine les conditions dans lesquelles ce travail se fait.
Contributeur :
toute personne qui contribue à la création de l’œuvre. Il est l’auteur d’une œuvre originale résultant de la modification d’une copie de l’œuvre originelle ou de la modification d’une copie d’une œuvre conséquente.

Une communauté d’auteurs post-artistique et post-communiste ?

Les situationnistes ont œuvré au « dépassement de l’art » : ils en ont été les négateurs zélés. Le « projet communiste » se donnait comme objectif la réalisation du genre humain dans l’Histoire : il en a été la fable tragique.
Une communauté d’auteurs, basée sur les principes du copyleft correspond à ce que Maurice Blanchot a pu avancer lorsqu’il nomme « « communauté inavouable », la communauté de ceux qui n’ont pas de communauté. C’est celle précisément des artistes. Ces êtres singuliers ayant rapport avec l’universel mais qui résistent justement à toute fusion en un corps uniforme. La communauté des artistes, cette communauté inavouable, est un corps composé qui multiplie et amplifie les corps. Ce sont des corps distincts qui font le corps un : conséquent avec lui-même, selon les principes énoncés du copyleft et par conséquent avec lui-même autre, copié, diffusé, transformé. Ce corps cohérent, un, n’est pas un seul corps. C’est un corps pluriel capable de multiplier les corps. Cela est possible parce qu’il s’offre à l’altérité jusqu’à l’altération, il fonde son existence sur sa capacité à être autre. C’est même une condition essentielle de sa liberté. Là où précisément l’altération comprise et admise est tout le contraire d’une aliénation résultat d’une prise. Ce qui m’altère me libère de ce qui me détermine comme fini. Altéré, j’ai rapport possible avec l’infini, l’impossible, l’inimaginable. Je peux envisager, dans ces conditions, la vie avec l’art qui lui est conséquent.
Le copyleft autorise la copie, la diffusion et la transformation de l’œuvre. Il accepte l’alternance à travers auteurs, il invite à l’altérité constructive au risque de l’éloignement de l’origine. Ce risque est vital si on considère bien ce qu’est l’origine : un lieu aspirant, un creux abyssal comblé sans fin d’histoires, de chutes, de dépôts de savoirs et de techniques. Cette distance prise avec l’origine comme mythe permet de se défaire du caractère déterminant et terrifiant qui a toujours été le sien.

Nous sommes bien alors dans une filiation autonome. C’est aujourd’hui l’automne de ce qui faisait jusqu’alors l’été de l’origine. C’est aussi l’automne de l’art, son hiver en perspective, son printemps sûrement. C’est pour cette raison que nous pouvons parler de période contemporaine « post-artistique ». Non pas le fantasmé terrifiant « dépassement de l’art», mais ses à-côtés multiples. Ainsi les artistes, selon le copyleft, sont-ils des post-artistes. Plus exactement, des para-artistes qui accompagnent la chute historique de l’art comme les parachutistes accompagnent la chute du voile qui les tient en l’air. L’art peut être qualifié de para-art. Son exercice est une para-chute quand le mouvement dessiné est déterminé aujourd’hui par le plomb dans l’aile.

Mais alors, quelle peut être la réalité sociale d’un artiste, contemporain du post-artistique ? Sans doute est-il un commun des mortels, bien commun et bien mortel. Ses qualités sont dans cette capacité retrouvée à être commun et mortel. Non pas pour nier les valeurs encore propres à sa recherche en art, sùrement plus approfondie que n’importe qui d‘autre, mais au contraire pour en retrouver la justesse et l’endroit : le lieu commun, celui de la disparition de tout territoire exclusif. C’est en ce lieu que l’événement politique et culturel peut avoir lieu. A développer. L’internet, lieu par excellence, est apparu là comme un indicateur pertinent.

Sur la question de ce qui fait communauté dans Copyleft Attitude, on lira avec avantage la thèse de DEA en sciences de l’information et de la communication de Charlotte Bruge : « La communauté Art Libre : Un enchevêtrement de réseaux discursifs et créatifs ? ».


De la réalité par la pratique.

Sans licence copyleft, l’intention des auteurs de créer une œuvre commune est réduite à néant. Car de fait, toute création est soumise au droit d’auteur classique. Pour dépasser l’intention qui se veut bonne et réellement réaliser une œuvre commune, il est nécessaire de passer par un contrat juridique comme le propose la Licence Art Libre.
Depuis 2000, un certain nombre d’œuvres se font ainsi à plusieurs auteurs grâce à la LAL. Exemples pris sur le site http://artlibre.org/:
http://www.crob.ch/art/e-quart/
http://jijijacasse.free.fr/pages/aaa.html
http://wiki.artlibre.org/galerie/EOF
http://adamproject.net

Aussi, ce qui rend réel une œuvre qui s’inscrit par habitude dans le champ de l’art, ce n’est pas tant les qualités dont elle veut démontrer la superbe, que les conditions qui lui permettent d’excéder les finalités qui étaient les siennes propres. La question de la loi est là qui se pose. Une loi du genre artistique renouvelée par l’opération d’un retournement. Non pas le renversement, ni le détournement de la loi, mais bien son retournement, comme on le fait d’un indicateur en matière de renseignements. Il s’agit là d’un phénomène qui agit dans l’ombre et à l’abri des regards mais dont les résultats attendus et visibles indirectement reposent sur un travail de fond. Le travail de l’art agit sûrement ainsi, le culturel, dans ses phénomènes apparents, en donne un aperçu sensible.

Une hypothèse pour finir momentanément : et si, sans le savoir encore, une part non négligeable des pratiques contemporaines de l’art étaient en phase avec la notion de copyleft ? Sans l’avoir formalisé ni pratiqué, comme le collectif Copyleft Attitude a pu le faire avec la Licence Art Libre, les créations collectives qui encouragent le partage et la mise à disposition des ressources culturelles poursuivent des objectifs également similaires et semblables aussi à ceux des hackers du logiciel libre. Mais les pratiques d’art contemporain ne seraient qu’un leurre si elles ne prenaient pas les moyens techniques juridiques pour rendre réelles ses intentions qui, jusqu’à présent, demeurent virtuelles. Le monde dit « virtuel » du numérique et du net aura été alors plus réel que celui qui tente de toucher la réalité contemporaine de près. Les post-artistes du réseau montrent le réel de l’art en son transport réticulaire. L’inavouable communauté mondiale qui s’annonce à l’ère de la mondialisation généralisée est elle-même tout entière post-artistique : ses figures multiples, des para-formes en tout genre, génèrent des structures vitales qui préservent du néant. Les formes en place, parce qu’elles s’écrasent dans leur trop-plein, pourraient laisser place à ces formes para-artistiques, légères, créatives et dynamiques.

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