De la distinction entre l’objet d’art et l’objet de l’art, du net-art et de l’art du net. (Pour une pratique du réseau en intelligence avec ses acteurs. Rien n’a lieu que le lieu et je est un autre).

Présentation de Copyleft Attitude et de la Licence Art Libre.
De la distinction entre l’objet d’art et l’objet de l’art, du net-art et de l’art du net. (Pour une pratique du réseau en intelligence avec ses acteurs. Rien n’a lieu que le lieu et je est un autre).

Conférence donnée lors du Colloque au CRAC de Valence : Le Net art : circulation, diffusion, conservation. 17 janvier 2004, Antoine Moreau Copyleft : ce texte est libre, vous pouvez le redistribuer et/ou le modifier selon les termes de la Licence Art Libre.

Tout d’abord je tiens à vous prévenir : mon exposé est imparfait. Il est pour bonne part à l’imparfait, mais parle du présent. Il est aussi imparfait. Pas tant que cette imperfection m’échappa lorsque je l’ai préparé, mais que je l’ai voulu telle, sachant que c’était dans les failles qu’on peut trouver ce qui fait ouverture.
Ne pas s’en tenir uniquement au cadre du discours permet d’aborder réellement le sujet envisagé puisqu’un « je » parle à d’autres. Aussi ce que je vais dire n’est pas définitif et encore moins fini. Je compte bien sur vous pour être les écouteurs attentifs qui allez faire véritablement ce que je vais dire. Autrement dit et comme a pu le constater il y a très longtemps Lao-Tseu : tout va se faire sans que j’en sois l’auteur.

Je vais faire une présentation rapide de Copyleft Attitude (est-ce un mouvement artistique , une communauté d’individus et pas simplement artistes rassemblés par les mêmes préoccupations, une association informelle ? A vrai dire je ne le sais pas très bien et la question se pose tout le temps). Et je vais aussi vous parler de la Licence Art Libre qui est l’outil de Copyleft Attitude.
Ensuite et à la fin, j’essaierai de vous montrer en quoi l’internet et l’art qui lui est conséquent est un lieu où rien n’a lieu que le lieu (pour reprendre une formule célèbre de Mallarmé) et où je est un autre (pour reprendre la formule non moins célèbre de Rimbaud). Et qu’à propos de cette catégorie nommée « net-art », il est sùrement davantage question d’art du net que de fabrication d’objet sur le net.

Copyleft Attitude est né de l’observation et de la pratique de l’internet. En me connectant au réseau en 95, il m’est apparu qu’il y avait là un monde à part, avec un transport tout autre que celui qui nous mobilise ordinairement. Une vitesse supérieure, un espace infini. Ce monde à part ne m’est pas apparu comme un « autre monde », ni « virtuel », ni à venir, car il prend part au monde présent et pourrait même être un indicateur pertinent de ce qui fait la réelle présence au monde (pour reprendre un terme cher à George Steiner qui voit dans la réelle présence des œuvres, la qualité persistante qui fait leur valeur à travers temps et espaces).
Aussi, quand je me suis aventuré sur le réseau des réseaux, je n’ai pas tant cherché à le conquérir, poser mes marques, en définir un territoire qui me soit particulier, qu’à me laisser conquérir par lui. J’abandonnais les repères qui faisaient mon actualité, ceux qui me définissaient et je me fondais dans le flux du transport réticulaire. Dés le départ peu motivé par le web, vitrine du net, je préférai approfondir ce qui avait moins de visibilité : le mail, les listes de diffusion, les canaux irc, les forums de discussion sur usenet et quelque chose d’aussi matériel et technique que l’esprit du réseau. Ma curiosité me portait davantage vers l’inconnu car les vitrines, j’en connaissais déjà  l’existence. Ce qui me portait à m’intéresser au net c’était bien plus l’esprit qui pouvait régner au cœur de cette mécanique rizhomatique et qui faisait moteur.
C’est ce moteur qui m’intéressait et qui m’intéresse toujours, même si celui-ci se trouve fortement masqué par la carrosserie opaque des pratiques qui prennent place sur le réseau et qui ont la fâcheuse tendance à vouloir imposer en guise de modèle politique, juridique et culturel les formes ruinées et ruineuses du monde dit réel qui nous gouverne. Du plomb dans l’aile, c’est le retour du naturel humain dans le lieu de l’événement qu’était l’internet. Pour que demeure toujours en ce lieu un événement, la première des attitudes est sùrement l’observation attentive de son fonctionnement. On voit aujourd’hui, qu’avec le récent projet de loi concernant l’économie numérique, combien cette culture issue du net est tout simplement niée. Il s’agit de ne rien vouloir apprendre du lieu, de ne rien voir de ce qui est à l’œuvre, de ne rien sentir de ce qui est en jeu pour, coloniser en barbares accomplis un espace qui demandait quelques précautions d’usage afin de bénéficier de toutes ses richesses. L’art de l’approche pour une approche de l’art.

Car il y a bien un art qui est à l’œuvre dans le cyber-espace. Sans doute est-il créé par ceux qui le pratiquent : les post-artistes du réseau. Cet espace prend corps, c’est même la naissance d’un corps nouveau. Extension du corps physique, mais aussi politique, économique et culturel. Pour définir sa politique et son art ce corps a balbutié des codes précis : ce sont les standards du W3C, l’éthique hacker des informaticiens du logiciel libre et en règle générale, une maîtrise plutôt virtuose de l’échange, de la confiance et de la bonne humeur.
On croyait rêver…
C’était tout de même la réalité et déjà  quelques artistes pas encore répertoriés comme tels (peut-être n’étaient-ils pas justement des artistes à proprement parler) commençaient à venir expérimenter ce nouveau lieu. Mais je dois dire que ce n’est pas tant les œuvres qui se voulaient d’art qui retenaient mon attention que l’attitude et la vivacité des informaticiens utilisant des logiciels libres. Ceux qui se reconnaissent dans le projet GNU initié par Richard Stallman dont le logiciel le plus connu est sans doute celui dont il n’est pas l’auteur : le système d’exploitation Linux créé à l’initiative de Linus Torvalds. Et quand en 1999 ce dernier recevait le premier prix catégorie internet lors du festival « ars electronica » de Linz, non pas pour une œuvre d’art reconnue comme telle, mais pour un système d’exploitation, je sautais de joie ! Enfin, un peu de la culture issue du ready-made se faisait entendre et reconnaître dans la cyber culture. Un moteur, une véritable machine célibataire aux multiples mariées était élu comme représentatif de ce que l’art peut-être, c’est à dire un objet technique qui excède le cosmétique de l’objet d’art quand celui-ci, numériquement fabriqué pour taper dans l’oeil et frapper les esprits, ressemble le plus souvent, il faut bien le dire, à une démonstration new-look et high-tech de ce que le matériau impose, une nature nouvelle qui soumet les artistes à s’exécuter comme on rend un culte à une idole fascinante et fraîchement découverte.
Avec GNU/Linux reconnu comme œuvre d’art, nous étions au cœur de ce qui fait art, dans le sujet même de l’art.

Bien que non-informaticien et n’utilisant pas encore de logiciels libres, je rentrai en contact avec ses acteurs et comprenais que l’œuvre n’était pas dans tant la réalisation d’objets se voulant d’art que dans la pratique du réseau en intelligence avec son économie propre. Autrement dit, c’est l’internet qui est l’œuvre et ses utilisateurs peuvent être qualifiés de post-artistes. Je participais à une install-party organisée par le LUG (groupement d’utilisateur de Linux) Parinux et mettais Linux dans mon macintosh. Je transposais, avec son autorisation, le texte d’Eric Raymond, un des principaux acteurs du logiciel libre, « How to become a hacker ? » en « Comment devenir un artiste ? » car à la lecture de ce texte, le parallèle entre ce qui fait un hacker et un artiste m’était paru flagrant. En effet, l’un et l’autre partagent le même esprit de recherche fondamentale, de liberté inconditionnelle mais néanmoins précise, disciplinée et délimitée, d’insoumission à la culture dominante et d’inventivité aventureuse.

Je vais vous lire un bref extrait de « comment de venir un artiste ? » (ce texte est en partie sérieux et en partie volontairement décalé, pas toujours juste dans ce qu’il énonce. Il est perfectible, c’est à ce jour la version 2, je pense en faire une 3ème prochainement, à moins que quelqu’un de plus adroit que moi n’en fasse une version plus stable ) :

Il existe une communauté, une culture partagée de créateurs expérimentés et de spécialistes de l’art dont l’histoire remonte aux premiers dessins multi-utilisateurs, il y a quelques milliers d’années, et aux premières expériences de l’art conceptuel [le réseau connu aujourd’hui sous le nom d’art contemporain, NDT]. Les membres de cette culture ont créé le mot « artiste ». Ce sont des artistes qui ont créé l’art. Ce sont des artistes qui ont fait du ready-made ce qu’il est de nos jours. Ce sont des artistes qui font le réel.

Si vous faites partie de cette culture, si vous y avez contribué et si d’autres personnes qui en font partie savent qui vous êtes et vous considèrent comme un artiste, alors vous êtes un artiste.

L’état d’esprit d’un artiste ne se réduit pas à cette culture des artistes de l’art. Il y a des gens qui appliquent l’attitude de l’artiste à d’autres domaines, comme l’électronique ou la musique. En fait, on trouve cet esprit à l’état le plus avancé dans n’importe quel domaine de la science ou des arts. Les artistes des arts reconnaissent cette similitude d’esprit, et certains affirment que la nature même de l’artiste est indépendante du domaine particulier auquel l’artiste se consacre réellement. Mais dans la suite de ce document, nous nous concentrerons sur les aptitudes et les attitudes des artistes de l’art et sur les traditions de la culture partagée qui a créé le terme « artiste ».

Nota Bene : il y a un autre groupe de personnes qui s’autoproclament des « artistes », mais qui n’en sont pas. Ces gens (principalement des adolescents de sexe masculin) prennent leur pied en s’introduisant à répétition dans les galeries d’art et en vendant leur travail. Les vrais artistes appellent ces gens des « artisans » et ne veulent rien avoir à faire avec eux. Les vrais artistes pensent que les artisans sont des gens paresseux, irresponsables, et pas très brillants. Malheureusement, de nombreux journalistes se sont laissés abuser et utilisent le mot « artiste » quand ils devraient utiliser le mot « artisan ». Cela ne lasse pas d’irriter les vrais artistes.

Vous trouverez l’intégralité de ce document sur le site de la bibliothèque du Libre qui abrite également le livre « Libres enfants du savoir numérique » auquel j’ai participé de façon invisible et illisible, mais bien réelle et sur Agora, l’encyclopédie en ligne canadienne qui a utilisé « Comment devenir un artiste ? » pour servir de définition au mot « artiste » pendant un moment avant qu’un nouveau responsable éditorial ne l’enlève.

Il existe donc un lien patent entre les hackers et les artistes. Ces hackers on les trouve du côté des informaticiens qui utilisent et créent des logiciels libres.
L’aventure du logiciel libre a commencé le 5 janvier 1984 lorsque Richard Stallman a démissionné de son poste au MIT pour élaborer le projet GNU, c’est à dire permettre à la création logicielle de demeurer une création libre qui a le soucis du bien public en autorisant la copie, la diffusion et la transformation des codes sources. Pour cela il a fallu mettre en place la Free Software Foundation et créer une licence juridique : la GPL (General Public License). Le cadre posé, des logiciels libres allaient pouvoir êtres créés et avec l’internet, à une vitesse fulgurante.

En janvier et mars 2000, après avoir saisi le rapport entre l’art informatique et la pratique artistique conventionnelle, j’organise avec d’autres artistes rassemblés autour de la revue Allotopie, 2 rencontres de 3 jours entre le monde du Libre (informaticiens, juristes, acteurs de l’internet citoyen) et le monde de l’art. Nommées Copyleft Attitude, elles ont lieu à Paris à Accès-Local et à Public. Il y a eu des débats, des prises de contacts et des ateliers pour amorcer ce qui aujourd’hui ne cesse de s’amplifier et de s’affirmer. Ces deux mondes ont pris conscience de la dimension culturelle qui les unissait et le rapport qui pouvait y avoir entre eux. Avec, je dois le dire, pas mal d’interrogation et de surprises de part et d’autres. L’un et l’autre ignorant tout, à ce moment-là, de l’un et de l’autre.

Un premier pas était fait, l’autre allait être de, non pas benoîtement créer des œuvres se voulant libres rien qu’avec des bons sentiments (libre de droits, no copyright comme les situationnistes l’ont fait platement avec leur revue Potlatch), mais de mettre au point l’outil qui allait permettre de créer librement. On n’a la paix qu’on mérite qu’avec les armes qu’on se donne.
En juillet nous rédigeons la version 1.1 de la Licence Art Libre, directement inspirée de la GPL. C’est aujourd’hui l’outil juridique qui permet légalement de copier, diffuser et transformer les œuvres.

Je vous lis un extrait du préambule :

Avec cette Licence Art Libre, l’autorisation est donnée de copier, de diffuser et de transformer librement les oeuvres dans le respect des droits de l’auteur.

Loin d’ignorer les droits de l’auteur, cette licence les reconnaît et les protège. Elle en reformule le principe en permettant au public de faire un usage créatif des oeuvres d’art.
Alors que l’usage fait du droit de la propriété littéraire et artistique conduit à restreindre l’accès du public à l’oeuvre, la Licence Art Libre a pour but de le favoriser.
L’intention est d’ouvrir l’accès et d’autoriser l’utilisation des ressources d’une oeuvre par le plus grand nombre. En avoir jouissance pour en multiplier les réjouissances, créer de nouvelles conditions de création pour amplifier les possibilités de création. Dans le respect des auteurs avec la reconnaissance et la défense de leur droit moral.

En effet, avec la venue du numérique, l’invention de l’internet et des logiciels libres, un nouveau mode de création et de production est apparu. Il est aussi l’amplification de ce qui a été expérimenté par nombre d’artistes contemporains.

Le savoir et la création sont des ressources qui doivent demeurer libres pour être encore véritablement du savoir et de la création. C’est à dire rester une recherche fondamentale qui ne soit pas directement liée à une application concrète. Créer c’est découvrir l’inconnu, c’est inventer le réel avant tout souci de réalisme.
Ainsi, l’objet de l’art n’est pas confondu avec l’objet d’art fini et défini comme tel.

La Licence Art Libre s’adresse à tous types d’œuvres : numériques ou non, musicales, plastiques, textuelles, etc. et l’objet d’art n’est pas seulement un objet fini, c’est aussi une matière première pour réaliser d’autres objets. Le fait d’avoir formalisé juridiquement et conceptuellement ce qui coule de source avec le net (la copie, la diffusion, la transformation) permet de le rendre réel. Il n’y a pas de réalité sans mise en forme. Sans Licence Art Libre, ce qui est créé est toujours sous le régime classique du droit d’auteur. Avec ce contrat copyleft, ce qui est créé appartient à tous et à chacun. Les droits sont cédés de façon précise avec cette interdiction fondamentale : avoir emprise propriétaire définitive sur l’œuvre.

Depuis 3 ans, un site http://artlibre.org permet à ceux qui créent sous Licence Art Libre de répertorier leurs œuvres, il y en a plusieurs dizaine de milliers si on compte la totalité d’images diverses, de photos, de morceaux de musiques, de texte, d’œuvres spécifiques au net, et aussi des œuvres non numériques.
Exemple d’œuvres :
– Bobig : je recherche mon enfance
– Auber : @rbre
– Timothé Rolin : Adamproject
– Crob : e-quart

Quel est fonctionnement de Copyleft Attitude ?
On pourrait dire que Copyleft Attitude fonctionne comme une œuvre ouverte. Des compétences allant de l’informatique à l’art en passant par le droit s’y rencontrent. Les mailing-lists sont le moyen le plus utilisé pour les échanges, c’est là que les rencontres et les conversations ont lieu et que les projets naissent. Mais pas seulement car nous sommes très sensibles à ce que le net et l’art qui lui est conséquent puissent avoir une répercussion réelle sur les pratiques en dehors du net. Ainsi nous organisons une rencontre mensuelle à Paris dont le dispositif est copiable partout ailleurs où résident des acteurs de Copyleft Attitude. Différentes manifestations ont eu lieu également comme par exemple les Copyleft Sessions : à la galerie éof à Paris et à Madrid lors d’un festival sur le libre.
Nous sommes une association de fait, ouverte à tout le monde (et ce choix n’est pas vraiment celui de la facilité…). Il a pu se créer ainsi une communauté « inavouable », pour reprendre un terme cher à Maurice Blanchot, qui rassemble des gens très différents mais qui tiennent ensemble par une fil conducteur commun qui a rapport avec une idée précise de ce que l’internet est : un lieu où l’événement passe et non pas un territoire où l’évènement doit se passer. Faire en sorte que ce ne soit pas la culture qui mène une politique sans surprise sur le net mais au contraire, que la culture soit surprise par la politique spécifique du net pour que le net fasse œuvre de renaissance dans la culture contemporaine. Ainsi on pourrait dire, pour paraphraser Robert Filiou, que « le net c’est ce qui rend la vie plus intéressante que le net ».

Finalement ce qui est à l’œuvre, comme toujours, c’est la question même de la forme. Ce n’est pas tant la question du net-art, de l’art sur le net ou de l’art avec le net que celle de l’art du net, la forme que va prendre la pratique du net. Celle-ci peut certainement être qualifiée de post-artistique. L’art est considéré alors comme la pratique, en grande forme, de toutes les pratiques, de la même façon que le net est le réseau, en grande forme, de tous les réseaux.
La question est de savoir alors si nous voulons être en forme ou pas, si nous voulons rester plombés dans les ruines qu’on n’a de cesse de restaurer où si nous comprenons que la grande santé que nous apporte le net et l’art qui lui est conséquent se trouve dans les valeurs qui lui sont issues et dont le copyleft est une des clefs de voûte essentielle.

 

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