Quelques prières d'urgence à réciter en cas de fin des temps

Créé le : 30 mars 2009

Bande dessinée, 80 pages; fac similé pdf de l’édition "Les rêveurs" publiée simultanément. Travail sur les discours colons.
Texte d’introduction écrit pour l’édition "Fusées" :

« Ce qu’il y a de passionnant avec les universaux, quand on a commencé à y prendre goût, c’est qu’ils colmatent toutes les fuites de sens et réparent tous les accrocs logiques dont ils prétendent être les dépositaires ou les représentants ; il faut voir la place de la Cité chez Léo Strauss pour y croire ; ça c’est du caméléon où je ne m’y connais pas, bordel : il lui cause pour qu’elle ne l’entende pas, à la cité, il lui confie LE secret dans une langue à elle illisible mais à elle quand même vouée. C’est étonnant, non? Il livre à domicile, à la Cité, hein!, sa vieille amie imaginaire!, le message mystérieux avec le code des Cators Juniors en sus gratoche. Tout ça est possible bien entendu parce que La Cité, telle qu’en parle ce zozo, hé bien ça n’existe pas. ça n’existe pas plus que Leo Strauss en costume de philosophe : vous l’avez vu passer le philosophe Leo Strauss? Il a mis son beau burnou de sage pour faire de la figuration à Hollywood. Le Platon dont il nous parle n’a pas de masse chez Strauss, c’est un personnage de Walt Disney, allégé et enfantin. Tout çe est tellement stupide et light qu’il n’ya a rien d’étonnant à ce que ces imbéciles de libéraux le trouvent si lumineux et si bon pour la ligne mince de leur santé intellectuelle. »

entretiens avec Joachim Clémence

Quelques prières d’urgence à réciter en cas de fin des temps

Superman n’est pas écrasé par la Montagne Bénéfique qu’il est et il garde l’appétit ; relier le Mal du point 1 aux suivants pour arracher à l’essaim indistinct la figure d’un désastre planétaire ne conduit pas l’Ennemi Absolu de tous les héros à sa propre dissolution ni à celle de l’histoire par laquelle nous devons être édifiés. Indistinctement, les incarnations de la Maladie, de l’Angoisse, de la Cruauté, du Secours, du Désordre ou de l’Amour ne craignent ni le terrassement ni le délire. Romanciers et cinéastes les font d’un seul membre et d’une seule idée, mais, étrangement, ils vivent et accomplissent. Au mieux, ils ont des petits soucis de cravate ou des angoisses sans angoisse que calment indifférement un baiser, une bonne branlée reçue ou donnée. Les universaux dont ils sont les incarnations n’ont pas cillé, baisers et branlées sont également des abstractions géométriques. Et surtout, la page trois suit assez la page deux pour engager correctement la quatre et les suivantes jusqu’au dénouement. Voilà encore le plus curieux, cette stabilité du récit aurait de quoi surprendre le moins névrosé des lecteurs. Cette année, aucune Cosette n’a fait un pas de côté pour une glace à la fraise ou une heure de Doom like, parce qu’elle n’avait qu’un chat à fouetter et un malheur à tenir. Aucun Mabuse n’a dérogé au mal en renàclant un peu à assassiner pour un soir, et les documentaires comme les chroniques de S.F. ont rempli leur cahier des charges pour nous guider jusqu’au temple raisonnable où l’arithmétique est un arbre. La maison est bien tenue, notre sommeil, en quelque sorte, est assuré.
J’ai d’autres projets pour vous conduire à regarder depuis l’endroit où je regarde. Il semble que mon récit s’effondre à chaque page ; mais c’est un miracle que tous les autres récits ne s’effondrent pas sous le poids des universaux qui collent aux semelles des créatures monodimensionnelles les animant ou les traversant! C’est un miracle que ces créatures ne finissent pas elles-mêmes en bouillie sous ce poids! Dépassés, mes personnages le sont avant même d’entrer en scène, le poids de leur mission fait craquer leur charpente ; ils ont un squelette à peine assez solide pour conserver leur parole intacte. Essaient-ils de quitter les rails, d’élargir leur champ de vision, de se soustraire à la poisseuse magie blanche dont toutes les parties du monde sont des colonies ou des sites touristiques, de saluer ou de rugir dans la langue d’un autre, de gratter la couche de craie qui barbouille les fétiches nègres dans les musées et rend illisible toute écriture prétendant à l’information, qu’ils emportent dans leur mouvement de recul les cadres des vignettes, les noms des figurants, les caractères typographiques, la trame déjà bien faible qui organise leurs déplacements et même les pauvres moyens par lesquels nous aurions pu espérer les comprendre.

Malheur aux récits qui veulent nous instruire mais dont l’instruction obstrue toute l’image, dont le désir de nous dire quelque chose fait écran au dessin. Hé bien c’est une médecine pour musaraignes. Un récit limpide devant l’énormité illisible du monde est un récit chétif. Un récit unilatéral est un trahison devant la multiplicité des voix qui désorganisent les rêves de puissance et de filage linéaire du monde. Un artiste n’est pas un commentateur du monde ni un journaliste, s’il vous enmène en guerre, ce n’est pas en reportage mais dans la barquasse crevée sans nom qui dérive entre les mots «anodin» et «menace».
Devant les universaux, il n’y a guère de choix, il faut courir loin : le lyrisme insulte les victimes et rend flous les contours des brutes, toute tentative pour vous émouvoir vous invite à oublier, aussi rapidement que vos larmes ont séché.
L’insondabilité, l’opacité, l’inintelligibilité, l’absence de raccourcis, sont seuls à la mesure de l’étendue que j’aimerais vous faire traverser, qui n’est pas plus vraie que le monde mais pas moins vraie que toutes les vies humaines perdues dans les mauvaises histoires; ces «quelques prières d’urgence à réciter en cas de fin des temps» ne sont pas vouées à remplacer les récits exemplaires mais à les rendre mous sous vos pieds et ridicules dans leur prétention au point de vue. Cette instabilité grotesque est la garantie que nous ayons affaire à une histoire vraie.