L’art de rien mine de tout.
Texte d’Antoine Moreau pour l’ouvrage collectif « La bataille HADOPI ».
Introduction.
Messieurs, il ne vous est pas possible de vous transformer soudain, d'un jour à l'autre, en maîtres accomplis, mais vous pourriez préserver dans une certaine mesure votre dignité en vous éloignant de cet Art qui vous cuculise et vous cause tant de soucis. Pour commencer, rejetez une fois pour toutes le mot « art » et le mot « artiste ». Cessez de vous plonger dans ces vocables et de les ressasser avec monotonie. Ne peut-on pas penser que chacun est plus ou moins artiste ? Que l'humanité crée de l'art non seulement sur le papier ou sur la toile, mais à chaque moment de la vie quotidienne ? Quand une jeune fille se met une fleur dans les cheveux, quand une plaisanterie surgit au cours d'une conversation, quand nous nous perdons dans le clair-obscur d'un crépuscule, tout cela n'est-il pas de l'art1
Observation.
Désormais, la création était essentiellement un travail de coopération plutôt qu'individuel, un travail technique plutôt que manuel. […] La nouveauté, c'était que la technologie avait saturé d'art la vie quotidienne, tant privée que publique. Jamais il n'aura été plus difficile d'éviter l'expérience esthétique. « L'œuvre d'art » s'est perdue dans un flot de mots, de sons et d'images, dans un environnement universel de ce qu'on aurait autrefois baptiser du nom d'art2
Aussi, les artistes, parmi les plus intéressants, auront-ils eu à cœur, depuis le début du XXème siècle, de n'être pas soumis à cette esthétisation généralisée.
On est troublé par tous ces gens qui se prennent pour des artistes3
Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes, et on aura toute les peines du monde à y découvrir un homme4
L'art va dans le décor quant il n'est fait que pour la forme ; pure formalité administrative. Fait par d'ssus la jambe, cette forme n'a pas la forme, pas la santé, elle n'opère pas l'esprit, elle n'ouvre pas à l'inimaginable, ell'n'pointe pas plus loin qu'le bout d'son nez. Car l'esthétisation des productions de l'esprit est une occultation de ses capacités opératoires, capacités techniques, via la forme, d'ouvrir au delà du jugement critique. Entendu que l'esthétique est la fin de l'art, c'est-à-dire un genre d'accomplissement où l'art
est relégué dans notre représentation, loin d'affirmer sa nécessité effective et de s'assurer une place de choix, comme il le faisait jadis. Ce que suscite en nous une œuvre artistique de nos jours, mis à part un plaisir immédiat, c'est un jugement, étant donné que nous soumettons à un examen critique son fond, sa forme et leur convenance ou disconvenance réciproque5
Ce n'est pas qu'il n'y ait plus d'art, c'est qu'il y en a plus ; tant et plus qu'il ne peut se réaliser que par ses à-côtés ou via sa décréation qui consiste à
faire passer du créé dans l'incréé6
Forme.
Ce que font le numérique et l'internet, c'est d'acter le fait accompli de la saturation d'art dans la vie quotidienne. À nous d'agir en conséquence : l'art est un mouvement en constante évolution, sa forme n'existe qu'en transit, en transition, en transmission, diffuse et insaisissable en réalité.
[...] il n'y a pas de forme, puisque la forme est de l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce qui est réel, c'est le changement continuel de forme : la forme n'est qu'un instantané pris sur une transition7
Il est certain que l'art repose sur le perfectionnement de la forme. Mais vous – c'est votre seconde erreur cardinale – vous croyez qu'il consiste à créer des oeuvres parfaites sur le plan formel ; ce processus universel et infini de la création de la forme, vous le réduisez à la production de poèmes ou de symphonies ; et vous n'avez même pas été capables de jamais sentir et expliquer à autrui le rôle énorme que la forme joue dans notre vie. [...] Ô puissance de la Forme ! Par elle meurent les nations. Elle provoque des guerres. Elle fait surgir en nous quelque chose qui ne vient pas de nous. Si vous l'ignorez, vous ne pourrez jamais expliquer la sottise, le mal, le meurtre. C'est elle qui commande nos plus infimes réactions. C'est elle qui se trouve à la base de la vie collective. Mais pour vous Forme et Style restent des concepts purement esthétiques, pour vous le style n'existe que sur le papier, c'est celui de vos récits. Messieurs, qui donnera une tape sur le cucul que vous osez présenter aux gens quand vous vous agenouillez devant l'autel de l'art ? Pour vous, la forme n'est pas quelque chose de vivant, vous vous livrez dans le vide à des stylisations abstraites. Au lieu de vous servir de l'art, vous le servez et, doux comme des moutons, vous le laissez entraver votre évolution et vous enfoncer dans un enfer indolent8
Action.
Aussi, s'agit-il de retrouver la grande santé formante de la forme, son formidable élan de création infinie. Ce que des artistes ont mis en œuvre en s'inspirant du logiciel libre avec la Licence Art Libre9. Licence copyleft, à l'image de la General Public License du projet GNU10, elle autorise, dans le respect des droits de l'auteur, la copie, la diffusion et la transformation des œuvres. Elle protège la création mise en commun en interdisant l'appropriation exclusive. Ce qui est à chacun est à tous, ce qui est à tous est à chacun. Elle est recommandée par la Free Software Foundation11 et peut être utilisée dans les 164 pays signataires de la Convention de Berne12
Le vrai art il est toujours là où on ne l'attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L'art il déteste être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. [...] Alors, personne ne le reconnaît. Il se promène partout, tout le monde l'a rencontré sur son chemin et le bouscule vingt fois par jour à tous les tournants de rues, mais pas un qui ait l'idée que ça pourrait être lui monsieur Art lui-même dont on dit tant de bien. Parce qu'il n'en a pas du tout l'air13
Antoine Moreau, « L'art de rien mine de tout », un texte écrit pour l'ouvrage collectif La bataille HADOPI,
In Libro Veritas, octobre 2009.
Copyleft : ce texte est libre, vous pouvez le copier, le diffuser et le modifier selon les termes de la Licence Art Libre http://www.artlibre.org
- Witold Gombrowicz, Moi et mon double, Ferdydurke, introduction à « Philidor doublé d'enfant », Quarto, Gallimard, 1996, p. 332. [back]
- E. J. Hobsbawm, L'âge des extrêmes, Éditions Complexes, 1994, p. 669, 670. [back]
- Didier Méreuze, envoyé spécial à Avignon, au sujet du spectacle de Renaud Cojo ( festival off), « Et puis j'ai demandé à Christian de jouer l'intro de Ziggy Stardust ». La Croix, 24/07/09, http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2385516&rubId=5548 . [back]
- Arthur Cravan, Cravan vous parle, « Salon des Indépendants », Paris, 1914, http://www.parousia.fr/Textes/Tsimtsoum/n1/SalonIndependants.htm . [back]
- Hegel, Esthétique, textes choisis par Claude Khodoss, PUF, 2004, p. 23. [back]
- Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Plon, 1988, p. 81.. [back]
- Henri Bergson, L'évolution créatrice, PUF, 2006, p.302 [back]
- Witold Gombrowicz, op. cit., p. 334, 335. [back]
- Rédigée en 2000. Voir le site Copyleft Attitude http://artlibre.org [back]
- http://gnu.org [back]
- « We don't take the position that artistic or entertainment works must be free, but if you want to make one free, we recommend the Free Art License. » http://www.gnu.org/licenses/licenses.html [back]
- http://www.copyrightfrance.com/hypertext/berne2.htm. [back]
- Jean Dubuffet, L'homme du commun à l'ouvrage, Gallimard, 1973, p. 91.. [back]